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Le toponyme “Tala Tiǧǧay” du Petit Atlas …

par Atlas Blida 1 Avril 2016, 12:22 Toponymes de l’Atlas mitidjien ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ ⴰⴱⵍⵉⴷⵉ | Tamazight de l’Atlas blidéen...

Source image : Tidjaï DechratiSource image : Tidjaï Dechrati

Source image : Tidjaï Dechrati

Dans le Petit Atlas (Atlas blidéen, Algérie), le toponyme “Tiǧǧay” (Tidjdjay, Tidjaï, ⵜⵉⴵⴵⴰⵢ, تيجّايْ) est attesté deux fois à ce jour. Une fois en tant qu’hydronyme chez les Aït Djaad et une deuxième fois en tant que nom de douar chez les Aït Khlifa. Auriez-vous l’amabilité de nous éclairer sur son sens ? Merci.

 

Hammou Dabbouz nous explique :

 

Je formule infra rapidement et sommairement quelques idées-connaissances senssées permettre de saisir la portée du nom géographique Tala Tiǧǧay de souche amazighe que je suppose pluriséculaire, en partant de la question : pourquoi les anciens auraient-ils appelé ainsi un tel lieu géographique ?

La forme composée à laquelle est soumis le toponyme Tala Tiǧǧay peut poser un certain problème aux toponymistes. Il s’agit là d’un rapport de dépendance entre les 2 composants : Tala et Tiǧǧay. Je m’arrête un tout petit peu pour faire observer qu’en toponymie amazighe, les noms géographiques formés de 2 mots dont le déterminant/attributaire individualisant le toponyme peut renfermer un contenu sémantique souvent difficile à déceler. Si le nom-base tala se rapporte à une nomenclature géographique bien évidente et ce, tels dans beaucoup d’autres cas : Tizi « col », IƔzer « vallée », Adrar « montagne », Asiff/(a)suff « rivière », Targa « rigole », Talat/Tallat/Tlat « ravin, affluent, sous-affluent », Tiṭṭ « petite source », etc, nous sommes bien en présence de l’autre côté du déterminant tiǧǧay dont le sens peut paraitre obscur. Dois-je dire que le lieu (et ses environs) qui porte le nom Tala Tiǧǧay mérite aussi d’être décrit et analysé aux plans géographique et historique ?

L’étymon (verbal) gaway (1) est attesté en Touareg du Niger où il est observé avec les sens de « remonter, allers vers l’amont ; avoir les tresses montées en chignon sur l’arrière de la tête ». Le Touareg d’Adrar de Ifoghas (Nord-Est du Mali et Sud de l'Algérie) quant à lui fait usage du même verbe qui renvoie aux sens de « remonter, aller en amont ». En outre, la variante Tamahaq emploie le verbe ğewey véhiculant les sens : « remonter (le cours d’une vallée, aller en amont ; être divulgué (information, nouvelle, secret…) ». Son nom verbal ağwi y est attesté. Je pourrais ajouter beaucoup d’autres mots-parents formés par la suite de radicales /GWY/, /GY/, /ĞY/ et /JY/. Il s’agit d’une riche famille lexicale dont le sens peut tourner au plan géographique autour de la notion de « remonter, suivre une courbe ascendante, une pente, atteindre un niveau supérieure… ». Une racine lexicale de souche linguistique amazighe garde une âme profonde. Elle a des comportements sémantiques qui se manifestent au sein d’une famille lexicale ayant une histoire, une évolution sous pression d’un environnement aussi bien qu’une généalogie traversant les millénaires. C’est parce qu’un ensemble de mots de notre langue amazighe a été formé en donnant des noms de notre corps (phénomènes physiologiques) que par exemple les variantes aggay, taggayt, agga, ağğay (…), peuvent renvoyer aux sens de « joue, bajoue, pommette des joues, mâchoire » ou même agayyu qui, en Tacelḥit, s’observe avec les sens de « tête, souche, tronc ». D’ailleurs, le verbe awi s’observe dans l’application courante de la langue où il entretient le sens général de « apporter, transporter, porter, emmener, emporter… ». Son nom verbal correspondant est aggay (2) « transport, port, fret ; charge, fardeau… ».

Pour revenir à notre thème toponymique Tala Tiǧǧay, je puis dire au plan syntaxique que nous sommes en présence d’un toponyme dont le rapport de dépendance s’exprime par simple juxtaposition de tala et tiǧǧay. Dans d’autres cas toponymiques similaires, la juxtaposition des 2 composants se fait par l’emploi de la préposition « n » (de, en, à).

Le véritable sens du nom de lieu connu sous le nom Tala Tiǧǧay est d‘un côté composé de la base tala « source, fontaine, mare (alimentée par une source) ». Le lien entre l’attributaire (Tiǧǧay) et l’attribué (Tala) se fait dans ce cas précis par simple juxtaposition. Ainsi le nom propre Tala Tiǧǧay est composé de 2 noms juxtaposés dont tala « source » est attribué à Tiǧǧay. Je fais observer que dans le contexte toponymique général à base de Tala, la nature de l’attributaire est variable. Et là on peut relever un bon nombre de catégories d’attributaires qui peuvent se distinguer selon plusieurs critères (nom, adjectif, genre, nombre, statut social…). Dans le cas de tala tiǧǧay, le phénomène hydraulique (tala) est identifié par rapport à un autre élément de l’environnement, à savoir tiǧǧay. J’apporte l’explication selon laquelle tiğğay est un nom féminin au pluriel qui, au plan toponymique, relève du nom verbal ağğay (< aggay) « fait de remonter, suivre une courbe ascendante, une pente, d’atteindre un niveau supérieur, d’aller en amont » (3). Ceci étant clarifié, au plan sémantico-référentiel, la voie d’exploration et d’interprétation que je propose est la suivante : Tala Tiǧǧay est analysable comme un composé dont la base toponymique tala renvoie au sens de « source » et l’attributaire tiǧǧay au sens de « collines-témoins (situées en amont de son attribué tala ». Le sémantisme est clair : pour qu’une source tala puisse exister, cette dernière présuppose un versant en amont qui soit (ici) des tiǧǧay (relativement) hautes situées à l’origine géographique de cette même résurgence naturelle d'eau appelée tala. De quelle(s) forme(s) sont-elles ces collines ? Je n’en suis pas informé pour dire là quoi que ce soit. Je puis juste dire que l’eau (de la terre) et les rochers de ces lieux doivent être considérés comme symboles et mémoires de Tala Tiǧǧay sachant que l’eau, indispensable élément à la vie, dont on oublie à quel point notre ascendance avait eu des difficultés pour la capter et l’utiliser, car l’eau du robinet est à présent si facile à employer !

Pour arriver au terme de ce papier, je dais remarquer par ailleurs que taggayd qui signifie en Algérie « colline » est apparenté à tağğayt (singulier de tiǧǧay). La question qui peut être posée est la suivante : taggayd < taggayt ? Est-ce c’est l’inverse ? Bien que je pense que nous avons là affaire à un simple transfert phonique de 2 consonnes dentales : /d/ ---- /t/, je laisse la question posée sans dire quelque chose. Il n'y a rien d'extraordinaire dans le fait de supposer pour les noms taggayd, aggay, tiǧǧay (…) une même origine lexicale. La géographie phonétique des mots issus d’une même racine est appelée à être saisie en profondeur. Au moment où les données géographiques, toponymiques, historiques, linguistiques, sociologiques, sont nombreuses et très imbriquées les unes dans les autres, je puis dire que l’on n’a pas encore décelé une bonne partie de l’énigme de la langue amazighe dans ses applications toponymiques. Une recherche toponymique peut être compliquée parce qu’il s’agit aussi de l’histoire (à mieux connaitre) d’un pays, de sa terre et de ses hommes. J’espère que ma toute petite interprétation n’est pas longue. Tanemmirt.

 

Notes :

(1) Si le phonème /ğ/ (> /j/) représente l’état diachroniquement postérieur de /g/, l’alternance /g/-/w/ est à considérer comme étant une très ancienne règle propre à l’amazighe : agma-awma « frère », awi « apporter, amener… »- aggay « fait de porter, port, transport… », azuggaƔ « rouge, de couleur rouge »-zweƔ « être, devenir rouge ; rougir », etc.

(2) Comme cela peut se remarquer, je fais abstraction de transcrire la vélarisation de la lettre /g/ juste pour ne pas surmonter la lettre d’une diacrité, d’autant plus qu’il s’agit bien d’un seule phonème.

(3) Le toponyme « Oued Aggay » donné à titre comparatif par notre ami Hammadi Lakhouajai illustre parfaitement la situation géographique dudit cours d’eau par rapport une continuité spatiale (linéaire) située en amont et cela, par opposition à « Oued Adday » qui, pour ne pas transgresser le contexte toponymique logique « Oued Aggay/Oued Adday » (« adday » est géographiquement l’opposition de « aggay »), dans une approche topo-géographique et philologique, ne peut pas être interprété par « Oued Uday » et ce, en référence au « Juif ». Rien que la transcription « Udey » dans « Oued UDEY » laisse sceptique le fait de donner le sens de « juif » à « udey ». On s’attendait à « uday » plutôt que « udey ». Si bien que l’histoire peut apporter une réponse tranchante à la question, les interprétations populaires s’avèrent souvent relever de la pure imagination (…).

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